L’IA juridique : une brèche historique pour les femmes du droit
- Fabrice Mauléon

- 9 déc. 2025
- 4 min de lecture

Chaque génération de femmes s’est vu promettre l’émancipation grâce à une nouvelle technologie révolutionnaire. Le four électrique devait libérer les ménagères des fourneaux à charbon. La machine à laver devait abolir la corvée du linge. Le micro-ondes allait rendre la préparation des repas anodine.
À chaque fois, le résultat n’a pas été une charge allégée, mais une charge déplacée : de nouvelles normes de propreté ou de disponibilité sont apparues, et le travail des femmes s’est simplement reconfiguré (Cowan, 1983).
Alors, lorsque l’on vante aujourd’hui l’intelligence artificielle comme le prochain instrument de libération des professionnels – et des professionnelles – du droit, le scepticisme est permis. La question n’est pas de savoir si l’IA va transformer les cabinets d’avocats et services juridiques (elle le fera, c’est certain), mais de savoir dans quel sens : cette transformation va-t-elle enfin favoriser l’autonomie et l’ascension des femmes, ou simplement réorganiser leurs obligations sous une autre forme ?
IA, genre et restructuration des organisations juridiques
L’IA juridique n’est pas qu’un outil d’assistance. Elle restructure les fondations mêmes des modèles économiques et des organisations juridiques. Elle redéfinit le rapport au temps, à la valeur, à l’information, à la décision – autrement dit, les règles du jeu sur lesquelles s’étaient bâties les hiérarchies traditionnelles du monde du droit.
Or ces règles, on le sait, n’ont jamais favorisé l’égalité réelle : réseaux fermés, codes de leadership masculins, ultra-disponibilité, invisibilisation du care… Malgré la féminisation massive des métiers juridiques, les femmes restent minoritaires aux postes de pouvoir : 32 % d’associées equity au Royaume-Uni (SRA, 2023), à peine plus aux États-Unis (NALP, 2022), écarts de rémunération persistants même dans les directions juridiques (ACC, 2023).
L’arrivée de l’IA vient bouleverser ces normes. Elle décorrèle la valeur de la présence physique. Elle automatise les tâches techniques sans affect émotionnel. Elle valorise l’efficacité stratégique sur la force de persuasion rhétorique. Autant de mutations qui affaiblissent les biais structurels qui pénalisaient historiquement les femmes dans le droit.
“Pour la première fois, une technologie ne se contente pas de promettre aux femmes de les soulager : elle change les règles du jeu.”
Un pouvoir sans surcharge émotionnelle
Comme le souligne l’analyse de Fast Company (Why AI is women’s new power move, 2023), l’IA représente une rupture inédite : elle offre une forme d’assistance sans charge mentale, sans jugement, sans dette sociale.
Dans les cabinets et services juridiques, cela se traduit concrètement : prompts pour générer des trames de contrats, synthèse de jurisprudence, visualisation automatisée des risques, aide à la rédaction de contenus clients… Ce ne sont plus seulement des outils de productivité. Ce sont des accélérateurs de pouvoir décisionnel.
Et pour les femmes, cela peut être un levier stratégique. Non pas en déléguant « ce qu’elles ne savent pas faire », mais au contraire en optimisant leur valeur stratégique. Libérées des tâches de « bonne élève », elles peuvent se repositionner en architectes de la stratégie juridique.
Un leadership redéfini par l’IA
Historiquement, l’accès au pouvoir dans le droit repose sur des critères implicites : capacité à tenir la charge, à performer en réseau, à rester visible, à incarner une autorité. L’IA bouleverse cette équation. Elle redistribue la légitimité vers celles et ceux qui savent concevoir des workflows, structurer des décisions, hybrider droit, données et outils.
Ce nouveau leadership s’accorde bien avec les compétences souvent portées par les femmes juristes : écoute, vision systémique, rigueur collaborative, clarté stratégique. L’IA n’efface pas les biais, mais elle crée de nouveaux critères d’excellence – moins genrés, plus transversaux.
“Le leadership par l’IA n’est plus une affaire de posture, mais de structure.”
Des actions concrètes à enclencher maintenant
Pour transformer cette opportunité en réalité, il faut agir à plusieurs niveaux :
Acculturer toutes les juristes à l’IA : prompt engineering, compréhension des logiques d’automatisation, réflexion sur les limites éthiques ;
Redéfinir les critères de performance dans les cabinets et directions juridiques : moins d’heures facturées, plus de valeur livrée ;
Repenser les trajectoires de carrière : flexibilité réelle, mentoring technologique, reconnaissance des expertises hybrides ;
Investir dans des outils inclusifs, pensés pour éviter la reproduction des biais (par exemple dans les algorithmes de recrutement ou d’évaluation).
“Ce n’est pas aux femmes de se conformer à un système biaisé. C’est au système de se réinventer avec elles – et grâce à elles.”
Conclusion : un levier de transformation à saisir maintenant
L’intelligence artificielle pourrait bien être le coup de pouce tant attendu pour rebattre les cartes de la parité dans le secteur juridique. Pour la première fois, une technologie ne se contente pas de promettre aux femmes de les soulager, elle change en profondeur les règles du jeu d’une profession historiquement inégalitaire. À condition de s’en emparer activement, l’IA offre aux femmes du droit l’opportunité de contourner les vieux obstacles (réseaux fermés, horaires à rallonge, stéréotypes de leadership) et de s’imposer par de nouveaux atouts.
Chez Magnum Legal Club, nous croyons fermement que cette révolution est une opportunité sans précédent pour rééquilibrer les rapports de pouvoir dans la profession juridique. Notre engagement : accompagner les directions juridiques et les cabinets dans l’appropriation éthique et inclusive de l’IA, pour que l’égalité ne soit plus une ambition mais une réalité concrète.
Références
Cowan, R.S. (1983). More Work for Mother: The Ironies of Household Technology from the Open Hearth to the Microwave. Basic Books.
IBA (2024). 50:50 by 2030: Gender Disparity in Law. International Bar Association.
NALP (2022). Report on Diversity in U.S. Law Firms.
SRA (2023). Diversity in Law Firms' Workforce. Solicitors Regulation Authority.
ACC (2023). Law Department Compensation Survey. Association of Corporate Counsel.
Legal.io (2023). Women Lawyers Make Historic Gains, ABA Report Shows.
Fast Company (2023). Why AI is Women’s New Power Move. https://www.fastcompany.com/91447522
Business Law Today (2023). See Her, Hear Her: The Historical Evolution of Women in Law.
Village de la Justice (2024). Femmes justiciables et femmes professionnelles de justice.
Anomia (2023). La place des femmes dans les cabinets d’avocats.




Commentaires